Publié le : 19 Juillet 2025
Edité le : 27 Décembre 2025
par "Comité du CENAC"
Été 2015. Trump reste en tête du cortège vers le pire. Puis viennent ses suiveurs fascistes et mafieux, escortés par la nébuleuse de leurs petits condisciples en quête d’un exemple d’une tutelle. Nous sommes aux États-Unis qui ne sont pas l’«Amérique», comme on le sait, mais aussi dans ces replis de l’Europe et du Moyen-Orient où de petits autocrates font leur gymnastique quotidienne au rythme des invasions militaires et des missiles.
Quelle bande et quelle scène ! Les balayer du regard au gré des actualités médiatiques me fait songer aux premiers incendies forestiers de la saison que nos atteintes à l’environnement naturel ne cessent plus d’aggraver, et qui parachèvent sa destruction de la Grèce à l’Espagne en passant par la France ou la Californie, ou l’Australie.
Mêmes rougeoiements à l’horizon, en effet, et mêmes effets de sidération sur leurs spectateurs planétaires doublement marqués. Les voilà saisis d’une angoisse fébrile, bien sûr, mais aussi figés dans une attente presque fascinée. Exactement comme s’ils guettaient inlassablement, avec une espèce d’avidité, la suite des événements.
Ah, descendre au fond de la catastrophe comme on plongerait jusqu’au plancher d’une piscine, pour en remonter d’un coup de talon et se sentir animés, alors, d’une rage plus décisive contre les massacreurs du Vivant ! Contre ceux qui bousillent les principes du savoir-vivre ensemble ! Et les protocoles de la bienveillance ! Et ceux du droit qui les régissent !
Ou faudrait-il rester massivement pétrifiés ? Comme cet «homme des villes» évoqué par Julien Gracq voici dix-neuf ans, dans son texte intitulé Plénièrement ? Qui le décrit «dévoré jusqu’à l’angoisse par le besoin de le devenir davantage, et de s’en remettre avec délices à la pression collective qu’il met toutes ses facultés de discernement à anticiper de plus loin (…)» ?
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Ainsi vont nos oscillations mentales que nous tentons désespérément de structurer à force de lectures essayistes ou scientifiques, en nous gavant de leurs références presque aussitôt déposées sur nos monceaux personnels de compost intellectuel et civique.
Mais que faire ? Comment nous transformer en vue d’une action précise, ou d’agissements au moins fragmentaires ou périphériques ? Comment inviter nos congénères au geste salutaire, notamment celui d’élire plus pertinemment les postulants ou les postulantes à l’exercice du pouvoir ?
J’y pensais justement l’autre jour. En me disant qu’il faudrait commencer par choisir le mode de la non-violence, bien sûr. Mais à la condition de ne pas la concevoir en version molle, c’est-à-dire de ne pas s’instituer en pouf victimaire d’autant plus vertueux qu’il se laisserait cabosser sous les coups de l’adversaire.
Non, le programme possible est plus musclé. Et plus subtil. Il s’agirait pour chacun de fédérer ses perceptions personnelles. De les accorder pour en faire un sentiment synthétique. Une impression pouvant s’ériger encontre-pouvoir.
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Commencer par observer, par exemple, que cent kilomètres d’autoroute ne piègent plus guère, en cet été 2025, le moindre insecte sur le pare-brise de nos voitures. Puis supposer que cette circonstance suggère un effondrement généralisé du Vivant non humain.
Puis faire la première l’hypothèse que cet effondrement est partiellement causé par la prolifération des consommateurs que nous sommes vous et moi. D’où la massification des productions agricoles et subséquemment des pesticides.
Puis continuer. Faire la seconde hypothèse dans la foulée. Supposer que cet effondrement est tout autant causé par les organisations faîtières professionnelles qui soutiennent le secteur agricole à l’échelle industrielle, avec l’aide des lobbies à la manœuvre au sein des enceintes parlementaires.
Et pour finir, relier la disparition des insectes sur les pare-brise et les positions de l’extrême droite en matière d’environnement. En se rappelant les décisions que le fasciste et mafieux Trump a déjà prises en ce domaine.Puis se rappeler la préférence électorale envers le même Trump avouée l’autre semestre par le conseiller fédéral Albert Rösti de l’UDC.
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Autrement dit, mes chères et chers, faire de soi-même un système d’approche multi sensoriel de notre époque et de ses puissants. S’habiter de manière plus orchestrale. S’établir face aux destructeurs du monde comme leur opposition mieux déployée, mieux enracinée, plus finement fondée. Comme leur opposition la plus radicale, aussi, la plus implacable et pourtant la plus douce. D'autant qu'elle est nourrie d’intuitions plus transversales.
Par exemple, jusqu’ici, tu n’aurais jamais supposé de proximité fondamentale entre les grands poètes et les grands citoyens. Or voilà que tu relis cette phrase de Rainer Maria Rilke écrivant, dans ses Lettres à un jeune poète publiées pour la première fois en 1929. Il y dit que «Toutes les choses terrifiantes ne sont peut-être que des choses sans secours attendant que nous les secourions». Porter secours à ce qui fait peur: renversement du schéma qui nous détermine usuellement.
Puis tu relis le discours que Martin Luther King prononça le 28 août 1963 devant le Lincoln Memorial à Washington, son fameux I have a dream, pour y plaider que «le merveilleux esprit militant qui a saisi la communauté noire ne doit pas nous entraîner vers la méfiance de tous les Blancs». Et pourquoi ? Parce que beaucoup de nos frères blancs (…) ont compris que leur destinée est liée à la nôtre». Concevoir des adversaires comme des frères: renversement pareil au précédent.
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Pour finir: amené par l’absence des insectes sur ton pare-brise aux affinités sublimes qui solidarisent Martin Luther King et Rainer Maria Rilke, tu t’en trouves fortifié. Inébranlable. Et même inlassable. Au point de partir enfin au lent assaut de tous les brutaux, de tous les prédateurs, de tous les dévastateurs et de tous les criminels qui t’accablent. Mais sans dégainer d’arme — tu l’es devenue.